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© N'Krumah Lawson Daku

NOUVEL ALBUM "TANSOBA"

Kabré : en mooré, une des langues les plus parlées au Burkina Faso, on utilise ce mot pour demander une permission, avec respect. Kabré, c’est aussi le titre d’un des morceaux du nouvel album de Patrick Kabré : Tansoba. Un chant à gorge déployée, un cri né dans les profondeurs du temps : celui des guerriers de l’Empire Mossi, qui appelle au réveil, à la mobilisation des populations, quand le soleil rougit du sang des Hommes, et que les animaux fuient une terre que le fracas des armes a rendu stérile de tout espoir.

Accompagné par des percussions qui évoquent le galop des cavaliers, Tansoba est l’un des points culminants de ce voyage dans l’univers à nul autre pareil d’un artiste qui n’a demandé à personne la permission d’être lui-même. Cette liberté, Patrick Kabré l’a prise, seul, sur son chemin d’homme et de musicien.

Après deux albums et des collaborations remarquées (Fatoumata Diawara, The Kutimangoes, Ismaël Isaac, Didier Awadi), le jeune artiste burkinabè a voulu trouver un son qui lui ressemble et qui, sans oublier son terroir, témoigne de ce qu’il est devenu, au beau milieu du chaos que vit la région sahélienne où il évolue. Un son qui raconte la révolte et la rage, la perte des repères et les questions de toute une jeunesse, un son qui soit résistance et ouvre des fenêtres d’espoir sur des lendemains qui chanteront des mélodies moins amères.

Pour cela, le digne fils d’une lignée de Tansoba, les guerriers traditionnels de l’Empire Mossi, a consulté ses aînés, ceux qui dans cette entreprise pourraient « entrer dans sa tête » et le guider : Gérald Toto, le chanteur et compositeur qui sait faire de sa voix le plus riche des instruments, et de son chant la prolongation de son être. Avec lui, raconte Patrick, « le travail de la voix va de pair avec le travail sur soi » : on en sent dans ce disque tout le résultat (écoutez donc).

Pour les couleurs musicales, les arrangements, la réalisation : Blick Bassy. L’insatiable et touche à tout a guidé les chansons de Patrick sur les chemins de l’épure, ceux de la ligne claire menant à la réalisation de ses aspirations musicales.
Ce processus, sédimenté sur de longs mois, entre Paris, Toulouse et Ouagadougou, a accouché d’un disque aussi original qu’inédit, qui embrasse tout à la fois la rage du rock, les cimes éthérées de la pop, la douceur enveloppante des relations humaines telles qu’on les pratique au Burkina Faso, la puissance des cavaliers du Mogho Naaba (l’Empereur des Mossis), et les rêves des révolutionnaires qui ont donné son nom au pays.

On y entend la colère, les révoltes, les incompréhensions de tout un peuple qui se demande comment reprendre son destin en main, quand un tiers du pays est repeint en rouge par la menace terroriste, quand les jeunes se jettent tête baissée dans les mines d’or ou les vagues de la Méditerranée, quand la 4G arrive là où les écoles manquent, ou pire, qu’elles sont fermées de force. A quel Saint se vouer ?

De qui viendra le sursaut qui réveillera une population à laquelle, quand elle est unie, rien ne peut résister (on se souvient qu’il y a moins de dix ans, elle déguerpissait son président qui avait choisi de s’éterniser).

De tout cela, le Tansoba de Patrick Kabré se fait l’écho, et essaie de transformer la rage et le désarroi en espoir. Avec amour car, d’après Patrick, c’est ce qu’il y a de mieux à faire quand plus rien ne va. Avec l’aide de Darryl Esso (batterie), Ariel Tintar (claviers) et Florian Monchatre (son) venus en renfort, c’est exactement ce que fait Patrick, alternant les couleurs de l’incendie (Revolta, Tondo) et celles de l’eau transparente qui soulage toutes les peines et dessine des limpides horizons (Mimi, Wende). On y sent aussi la terre rouge et le vent chaud du Sahel, parfois même les sables du Sahara, et la présence du fantôme de Thomas Sankara, dont la mémoire est évoquée (Capitaine), pour mieux la ressusciter ? Il était, à sa manière aussi, un guerrier d’amour, un modèle d’intégrité, une figure cardinale du Tansoba dont Patrick Kabré tente de suivre les pas.

- Vladimir Cagnolari -

 

Patrick Kabré - Revolta 

© Wouter Elsen